Maurice Dagbert, super calculateur

Maurice Dagbert, supercalculateur

Publié le 27 février 2014, par La Voix du Nord

On raconte beaucoup d’anecdotes à propos de Maurice Dagbert. Il est né en 1913 à Calais mais a résidé la plus longue partie de sa vie, rue du Général de Gaulle, à Mons.



Maurice Dagbert dans une de ses démonstrations, en 1952.




On vous dira qu’il était aimable lorsqu’on le croisait sur le trottoir ou bien encore qu’il passait de longues heures à cultiver son jardin, spécialement les poireaux, ses légumes préférés. Le week-end, il partait sur la côte, pêcher en mer.



Mais Maurice Dagbert était le plus souvent très loin de chez lui : le petit homme tranquille se transformait alors en grande vedette internationale capable d’attirer les foules. Il a été, de longues années, le calculateur prodige le plus célèbre du monde. Robert Diligent (frère de l’ancien maire de Roubaix et créateur de la radio RTL en 1955) raconte : « À ses grands talents de calculateur s’ajoute une prodigieuse mémoire. On comprend l’enthousiasme provoqué en France, en Belgique, en Suisse ou en Italie. Au théâtre lyrique de Milan, 3 000 spectateurs le rappelèrent sept fois sur scène. Aussi bien que Caruso ! », lui confia le directeur du théâtre à son entrée en coulisse (Nord France, 1952).



Le Monsois était le fils spirituel d’Inaudi, un italien au prodigieux numéro de calcul mental, qu’il avait rencontré à Calais, à l’âge de 17 ans. À 11 ans, il extrayait en quelques secondes la racine cubique d’un nombre de 10 chiffres et donnait instantanément la réponse des problèmes le plus compliqués imaginés par son instituteur.
Pourtant, en classe, il était considéré comme un cancre et un tricheur. Souvent puni, écœuré par l’école, Maurice Dagbert, avait trouvé un travail de comptable dans une sucrerie. Il était aussi membre de l’orchestre des Arts de Calais, un très bon violoniste, sans pour autant pouvoir envisager une carrière internationale.


Quelques années avant la guerre, il se remet au calcul mental. Fait prisonnier en 1940, sa longue captivité lui fournit l’occasion de se perfectionner. À la libération, il est prêt à entamer une nouvelle carrière. Au début, Maurice joue du violon tout en réalisant ses calculs mais, comme cela ne fait pas sérieux, il simplifie très vite son numéro.
La presse de l’époque ne tarit pas d’éloges pour commenter les prestations de Maurice Dagbert : « Énigme du siècle, phénomène du calcul mental… » ; « Doué d’une mémoire prodigieuse, il l’est aussi d’une intelligence et d’une puissance de raisonnement qui confondent l’imagination » ; « Ce n’est plus un mathématicien, c’est un jongleur… » ; « Il vous dit en clignant de l’œil combien de secondes vous avez vécu. »
Il n’hésite pas à répondre à une invitation de l’académie des sciences, que résume ainsi le communiqué du ministère de l’Éducation nationale : « Une série d’opérations que les machines les plus modernes de l’Institut Poincaré avaient mis 2 h 30 pour mener à bien, ont été résolues en une demi-heure par Maurice Dagbert devant l’illustre académie. »

L’extraordinaire talent du Monsois reste une énigme. Certains parlent de « don ». Il pouvait être très fragile. Maurice Saltano, qui partageait avec lui l’affiche du festival de magie raconte qu’un jour, à Marseille après une « choucroute trop bien arrosée » Maurice Dagbert se mit à se tromper dans ses calculs. Les quolibets de la salle le dégrisèrent. Il termina de manière impeccable et les spectateurs crurent que l’épisode du début faisait partie du spectacle.

Le jardinier, pêcheur, musicien, mathématicien, saltimbanque est l’une des figures les plus attachantes des rives du Barœul et de la mer du Nord. A.C.(CLP)



Un autre article est paru dans la Voix du Nord le dimanche de Pâques, le 16 avril 2017




Maurice Dagbert, la mélodie des chiffres

Article d'Anne-Sophie Hache paru dans la Voix diu Nord le dimanche 16 avril 2017



En 1968, à la télévision nippone, Maurice Dagbert bat de vitesse, au calcul mental, un ordinateur.

1930, à Calais, le théâtre, bondé. Maurice Dagbert a 17 ans, il est subjugué : sur scène, le célèbre calculateur prodige Jacques Inaudi résout des problèmes vertigineux. Que Maurice calcule à la même vitesse, en silence, dans l’ombre de la fosse d’orchestre, son violon dans le creux de son cou. 


Maurice est stupéfait. Oh, pas tant par le numéro du célèbre calculateur italien Jacques Inaudi, il est capable du même tour, à quelques secondes de distance. Mais que l’on puisse monter sur scène, soulever les applaudissements du public, faire son métier de ce dont lui usait comme d’un amusement pour distraire la galerie, c’est sans doute ça qui l’a, ce jour de 1930, le plus ébahi. La révélation de sa vocation.

Porté par sa puissance et, sans doute, la hardiesse de ses 17 ans, Maurice va frapper à la loge de la célébrité, la représentation terminée. Qu’a bien pu penser Jacques Inaudi, 63 ans, en ouvrant la porte à ce gamin en tenue sombre de musicien, venu lui annoncer, sans ciller, son violon peut-être encore à la main, qu’il est un confrère et qu’il a réalisé, dans l’ombre, les mêmes prouesses de calcul mental que lui tout à l’heure, sur scène, à la même vitesse, voire plus vite ?

« C’ÉTAIT SI SIMPLE »

Maurice Dagbert n’a pas découvert à 17 ans qu’il était surdoué avec les racines, les entiers, les décimaux, les puissances, l’infini. Il faut remonter loin dans l’enfance, jusqu’à l’odeur de la craie, la couleur de l’encre, le goût de l’injustice face au maître qui prenait pour un tricheur le jeune écolier, capable de résoudre de tête, en quelques secondes, les problèmes que lui-même avait passé la soirée à élaborer. De toute façon, pour tout dire, ce n’était même pas une découverte. Juste naturel. « Tout gosse, je me souviens, je m’étonnais que des adultes ne sussent pas combien faisaient 7 fois 9 ou 11 fois 12, c’était si simple. Lorsqu’il venait de la famille, ou des amis, on me faisait réciter les tables de multiplication jusqu’à 20 et l’on s’extasiait : moi je ne voyais pas bien pourquoi. »

Ce soir de 1930, Inaudi est intrigué. L’Italien le teste, à chaud, lui soumet une série de calculs de plus en plus compliqués. Maurice ne se démonte pas, il répond sans se tromper.

La légende raconte qu’Inaudi a emmené le jeune homme pour une longue errance nocturne à travers la ville à parler chiffres. Peut-être fut-il touché par ce gamin qui avait quitté l’école à 12 ans, lui, l’extraordinaire Inaudi qui, à son arrivée à Paris, ne savait ni lire ni écrire.

Dès cette nuit, Maurice Dagbert suivrait ses traces. Sa renommée passe villes et frontières, au gré des plateaux télé, radio, des scènes de spectacle et des défis mathématiques lancés en direct par le public. En 1946, il est invité par l’Académie des sciences, comme Inaudi avant lui. Plus tard, des scientifiques lui poseront des électrodes sur la tête, voudront comprendre.

Mais il n’y a rien à comprendre, répète Dagbert. « Le don que j’ai, c’est peut-être d’avoir découvert les chiffres comme un paradis, d’en avoir éprouvé un émerveillement qui ne s’est pas dissipé soixante ans après. » Toute sa vie, Maurice Dagbert refusera de parler de génie. Il soutenait que « chaque enfant de 10 ans, à l’esprit ouvert, bien entraîné, pourrait obtenir les mêmes résultats ». Il parlait de son entraînement, plusieurs heures par jour, de la façon dont les chiffres s’alignaient comme des images dans sa tête, des cases qu’il ouvrait et refermait au fil des problèmes.

« Vous êtes très fort Dagbert », lui avait dit le grand Inaudi, cette fois où il lui avait posé un problème plus difficile que les autres : « En supposant que les heures ne contiennent que 37 minutes et 30 secondes et que chaque minute comprenne 96 secondes, combien y a-t-il de secondes dans 24 ans, compte tenu des six années bissextiles ? » Il n’avait fallu que quelques secondes à Maurice pour répondre : « 757 382 400. » 

Au début de sa carrière, sur scène, le jeune homme accompagnait ses prouesses au violon. Mais il avait dû se résoudre à abandonner son instrument, le public, méfiant, y voyait une possible supercherie. Las, passant à côté de la clé de son mystère, tout entier dans cet aveu, à un journaliste, en 1968 : « Une suite de chiffres, c’est pour moi comme une mélodie. »